Catherine d'Ovidio - Je suis née le 3 avril 1959. J'avais décidé d'arrêter mes études après le bac pour me consacrer au théâtre quand, en mars 1978, j'ai découvert le bridge qui m'a fait complètement changé de cap. RL - Dans quelles circonstances, avez-vous découvert le bridge ? CdO - Mes parents jouaient au bridge et ils m'ont proposé de venir les regarder jouer dans leur club. La passion a été immédiate puisque en rentrant à la maison le soir même je leur ai annoncé : " je serai un jour Championne du Monde " (sic !!!) RL - Quel a été votre parcours en tant que bridgeuse ? CdO - J'ai débuté au " Club du Raincy " (Villemomble) et j'en profite pour remercier tous les membres de ce club et plus particulièrement les dirigeants et animateurs (MM. Léon GAMME, Robert CHABEUF, Jean-Claude ANDRE entre autres), certes pour leur gentillesse et leurs efforts pour la promotion du bridge, mais surtout pour leur compétence et leur volonté de faire progresser les nouveaux arrivants. (A titre indicatif, Michel PERRON a également débuté dans ce club). Trois ans après, et c'est à ce club que le dois, je faisais mon entrée en Division Nationale Dames. En 1985, je décrochais ma première qualification en Equipe de France et mon premier titre de Championne d'Europe aux côtés de Fabienne PIGEAUD, ma partenaire, et mes coéquipières : Véronique BESSIS, Ginette CHEVALLEY, Danièle GAVIARD, et Sylvie WILLARD. RL - Comment devient-on joueuse numéro un du bridge français ? CdO - De mon point de vue , il y a 2 explications : Tout d'abord, le bridge est essentiellement un jeu d'équipe dont la plus petite unité est la paire, or le classement est individuel. J'ai eu la chance d'avoir pour partenaires les meilleurs joueuses et joueurs français (Véronique BESSIS en Dames , Paul CHEMLA en mixte, pour ne citer que ceux-là). Il n'est donc pas étonnant que je me retrouve à la première place. De plus, j'ai travaillé pendant 10 ans au Bridge Club Friedland, surnommé " Le Temple de la partie libre " et je considère que cette forme de bridge que j'ai pratiquée est une excellente école qui améliore le jugement venant ainsi compléter le bagage technique &endash; enchères, jeu de la carte, Enfin, je tiens à ajouter qu'il n'existe pas de miracle : pour former une bonne paire, il faut beaucoup travailler (j'aurai l'occasion d'y revenir, principalement pour les Compétitions Internationales.) RL - Vous considérez-vous comme une bridgeuse professionnelle? Autrement dit, acceptez-vous de jouer avec un partenaire qui vous rémunère ? CdO - Nous sommes une vingtaine de joueuses et joueurs à souhaiter devenir des professionnels. Ce statut n'étant pas reconnu par notre Fédération, la rémunération que l'on peut attendre aujourd'hui passe par la nécessité de jouer avec des " sponsors ". RL - Vous n'avez jamais rien publié, ni organisé des stages ou des voyages de bridge. Pourquoi ? CdO - Pour ce qui concerne l'organisation de stages ou de voyages de bridge, je ne me sens pas le professionnalisme requis. Mon mari essaye de me pousser à écrire un livre. Le projet est en gestation. Mon idée est, à partir des émotions que me procure ce jeu, de raconter mes fautes. RL - Vous avez été salariée de la FFB, puis vous avez quitté cet emploi. Pourquoi ? CdO - J'ai travaillé, pendant 4 ans, à la FFB et j'aimais le travail que j'y faisais. Alors pourquoi en ai-je démissionné ? Etant tenue par un certain devoir de réserve, je me contenterai de vous dire que c'est par déception. Pour un salarié, quel qu'il soit, il existe 3 types de motivations : - la première est évidemment liée au salaire qu'il reçoit compte tenu des responsabilités qu'il a ; - la deuxième est une motivation d'appartenance : " avec qui travaille-t-il ? poursuivons-nous le même objectif ? " - la troisième enfin est celle qu'il détient pour influencer le cours des choses, de quel(s) pouvoir(s) dispose-t-il ? etc. Ces trois motivations sont étroitement liées et il appartient à l'employeur &endash; représenté par son Directeur des Ressources Humaines &endash; de mettre en place : - les définitions de fonctions, tâches et compétences de tous les salariés de l'entreprise ; - les systèmes de sanctions (récréatives ou punitives) qu'elles impliquent. Chaque salarié sait ce sur quoi il sera jugé et a un entretien annuel avec son responsable. Inutile de préciser que rien de tout cela n'existe à la FFB, seule l'administration du personnel y est traitée (et encore !). Nulle trace de la moindre gestion des ressources humaines !!! RL - Parlons un peu du monde du bridge français, en commençant par les hommes : ceux qui nous dirigent (la FFB), ceux qui nous représentent (nos champions), ceux qui concourent à la formation de nos bridgeurs (les enseignants, les auteurs, les animateurs de stages) et enfin ceux qui nous permettent de jouer chaque jour (les dirigeants de club). Croyez-vous vraiment que l'ensemble de cette organisation est cohérente ? Entre ceux qui considèrent le bridge comme un loisir et ceux qui en font leur profession, il y a une divergence d'intérêts qui ne permet pas de définir des objectifs clairs et acceptés par tous pour des actions efficaces en vue de la promotion du bridge. Qu'en pensez-vous ? CdO - Avant de répondre à ces différentes questions, je pense utile de rappeler sur quelle organisation s'appuie le fonctionnement du bridge en France : - la FFB composée d'un Président, de 4 vice-présidents et d'une quarantaine de salariés ; - les Comités, au nombre de 29, tous rattachés à la FFB et composés de quelques salariés et bénévoles ; - enfin, approximativement 1200 Clubs, tous agréés par la FFB, chacun d'entre eux rattaché à l'un des 29 Comités et fonctionnant quelquefois avec un ou deux salariés, plus souvent avec des bénévoles. Ma conviction profonde est que le fonctionnement de ce grand " corps " (FFB, Comités, Clubs), pour satisfaire aux besoins de ses 90 000 membres, implique de faire une révision complète des 3 grands systèmes sur lesquels il repose : Son système circulatoire, Son système musculaire. Si nous avions à répondre à cette question triviale " qui doit faire quoi, avec qui, où et comment ", je pense que nous serions très nombreux à convenir que c'est : - à la FFB, de constituer l'essentiel du système nerveux ; Pour être performant, c'est-à-dire par exemple pour satisfaire aussi bien aux besoins de nos champions, que de ceux qui ne voient dans le bridge qu'un loisir, il faut comme on le ferait dans toute entreprise : - Décider de le retenir comme étant un objectif à atteindre : étude d'opportunité ; Je ne fais ici que m'appuyer sur une méthode de travail que pratiquent toutes les entreprises : - Définition de leur stratégie dans les 3 ou 4 ans à venir ; - Mise en place &endash; sous la forme d'un plan &endash; des actions à entreprendre et des moyens qu'elles impliquent ; - Diffusion de ce plan ; - Suivi régulier de son avancement. Dans la mesure où notre but à tous est de voir grandir notre Fédération, Il n'existe aucune divergence d'intérêt entre tous ces " acteurs ". RL - Après la défaite de l'équipe de France féminine (classée deuxième, après avoir chevauché en tête tout le temps) aux Championnats du monde qui se sont déroulés à Paris, en octobre 2001, vous avez triomphé avec votre équipe à Salt Lake City, parlez-nous de ces deux compétitions. CdO - Depuis une quinzaine d'années, l'Equipe de France Féminine était confrontée à un gros problèmes concernant les matches par KO. Nous avons d'ailleurs demandé à la Fédération, avant de partir à Maastricht, de nous fournir un préparateur psychologique, mais cela nous a été refusé, trop cher .. Notre défaite aux Championnats du Monde est due, à mon sens, au fait que nous avons joué les 16 dernières donnes comme si le championnat était déjà terminé. Nous avons tout simplement oublié que " la bête n'est jamais morte ". Le coté positif est que cela nous a permis de prendre conscience que le titre de Championne du Monde était à notre portée et, même si les matches étaient plus courts, nous l'avons prouvé à Salt Lake City. RL - D'après vous, y a-t-il une différence de niveau entre le bridge féminin et le bridge masculin, comme certains le prétendent? Et, si oui, pourquoi ? CdO - Il est indéniable qu'il existe une différence de niveau entre les hommes et les femmes, mais il me semble qu'il s'agit d'un phénomène social. Nous sommes dans une société patriarcale et il existe encore aujourd'hui à Paris des clubs de jeux régis par la loi de Napoléon interdisant l'accès des salons de jeux aux femmes. De plus, les femmes jouent depuis moins longtemps que les hommes et ont tout de suite été " parquées " dans une catégorie. Je suis convaincue que si l'on supprimait les épreuves féminines, certaines d'entre nous mettraient moins de 10 ans à se retrouver aux premières places du classement national. RL - Que pensez-vous des récentes défaites de notre équipe de France masculine aux championnats du monde ? Notre système d'enchères français y est-il pour quelque chose, ou ne pensez-vous pas plutôt qu'il manque à la FFB de définir et de mettre en oeuvre une véritable politique de formation et d'entraînement de nos élites, en y consacrant les moyens financiers nécessaires ? CdO - Le système d'enchères français n'est absolument pas en cause. Il a fait et continue de faire ses preuves. En revanche, la FFB ne possède aucune politique concernant l'élite. La majorité de nos dirigeants n'a qu'une très faible idée de l'investissement physique et psychologique que représente une participation à un Championnat d'Europe ou du Monde. Je vous laisse imaginer ce qui en découle RL - Le bridge, un sport olympique : qu'en pensez-vous ? Croyez-vous que le grand public (à commencer par les médias audiovisuels) va enfin s'intéresser au bridge comme une activité ludique et spectaculaire à part entière ? D'après vous, le CIO va-t-il donner son feu vert pour que le Bridge figure parmi les disciplines sportives des prochains Jeux de Turin de 2006 ? CdO - Je ne tiens pas à m 'exprimer sur ce sujet. RL - N'y a-t-il pas du côté de la FFB un gros effort à faire en matière de communication pour mieux aller vers le public ? Les outils pour mieux communiquer (sur le bridge) sont peut-être à inventer ? Avec les BD (la seule BD sur le bridge date de 1986), les jeux vidéo, et surtout Internet, on devrait pouvoir trouver quelque chose. Ne pensez-vous pas ? CdO - On ne s'improvise pas " Responsable de la Communication " et, il ne sert à rien de posséder des outils performants, si les personnes chargées de les utiliser n'ont pas reçu la formation nécessaire ou n'ont pas été informées du but à atteindre. Il existe des professionnels dans ce domaine comme dans tous les autres et il serait bon de prendre conseil auprès de personnes avisées, avant de lancer une opération de promotion du bridge quelle qu'elle soit. RL - Je vous remercie d'avoir accepté de répondre à nos questions. |