FG - Je suis né en 1965 à Toronto au Canada, et j'ai vécu dans cette ville jusqu'en 2002 (date à laquelle je suis parti à Las Végas). Je suis marié à Sheri Winestock, qui a été aussi mon associée depuis la création de Bridge Base Inc. en 1990. Nous n'avons pas d'enfants, mais nous avons un chien nommé Magic (un mélange de berger allemand et de Labrador retriever). J'ai étudié l'informatique à l'Université de Toronto pendant 4 ans, mais je m'intéressais de plus en plus au bridge en même temps, ce qui fait que c'était dur de se concentrer à l'école. Je n'ai pas obtenu de diplôme et j'ai décidé que, au lieu de redoubler pour réussir mes examens, j'allais essayer de gagner ma vie. J'ai travaillé pendant 3 ans comme programmeur pour une entreprise de logiciels à Toronto et je me suis rendu compte que le travail me passionnait bien plus que les études. J'ai rencontré Sheri pendant cette période et elle m'a convaincu que nous devrions créer une entreprise de logiciels de bridge. Bien que notre entreprise a peiné pendant les premières années, Sheri et moi étions réellement enthousiamés aussi bien par le travail que nous faisions que par la maîtrise de nos propres destins. Pendant cette période, de plus en plus de monde achetait des ordinateurs et mes performances comme joueur aussi ont commencé par avoir un impact sur nos ventes. Bien que je doutais que nous serons un jour enrichis par notre travail, nous menons une vie très confortable et j'espère que cela va continuer. Je me considère moi-meme très chanceux de pouvoir faire exactement le travail que je veux et de pouvoir mener une belle vie. De plus, J'ai une épouse merveilleuse, j'aime la vie à Las Vegas et, je peux jouer dans les tournois de bridge majeurs dans le monde entier. L'un dans l'autre, la vie est vraiment belle ! RL - Vous êtes connu pour être un grand champion de bridge (Américain ou Canadien ?) et nous aimerions en savoir un peu plus sur votre parcours. Racontez-nous comment vous avez découvert le bridge ?FG - J'avais deux amis qu lycée qui étaient deux frères et leurs parents leur avaient appris à jouer au bridge. Ils avaient trouvé un troisième joueur dans nore école, mais ils avaient besoin d'un quatrième. Comme ils ont su que j'aimais les ordinateurs, ils ont pensé que je devais aimer aussi bien le bridge et ils m'ont appris à jouer. Ils avaient raison ! Je suis tombé immédiatement amoureux de ce jeu. RL - Pourquoi et comment avez-vous décidé de construire votre carrière professionnelle autour du bridge ? Comment exercez-vous votre métier de bridgeur ? Pour vous, le bridge est un métier ou un jeu ? FG - Concevoir de gagner ma vie en jouant au bridge m'a toujours attiré, dès lors que j'aime beaucoup ce jeu. Cependant, je n'ai jamais été enclin à devenir un joueur professionnel à plein temps (car, je n'ai pas pensé que cela me plairait), ni un auteur (trop difficile de bien gagner sa vie). Jusqu'à ce que je rencontre Sheri, il ne m'apparaissait pas que le bridge serait ma profession, mais elle vit le potentiel de combiner mes talents de bridgeur et de programmeur et suggéra de créer notre propre entreprise. Avant ce moment-là, le bridge était pour moi simplement un plaisir, mais maintenant il est à la fois mon travail et mon plaisir. Quelquefois je joue en professionnel, maintenant, seulement dans les tournois majeurs (telq que l'ACBL Nationals).Cela est attractif, parce que je suis en mesure de jouer avec mon partenaire habituel, Brad MOSS, dans de fortes équipes et de gagner dans le même temps beaucoup d'argent. Je souhaiterais disposer de plus de temps pour jouer au bridge purement pour le plaisir, mais je crains d'être trop occupé ces temps-ci pour avoir beaucoup de temps pour cela. Peut-être cela changera dans quelques années... RL - Vous avez donc créé la société Bridge Base Inc. , en 2001, pour y développer vos logiciels éducatifs. Pouvez-vous nous parler de cette activité. FG - En fait, Bridge Base Inc. fut créée en 1990. Notre but initial était de développer un programme fort pour jouer au bridge, mais après deux ans d'essai, j'appris que cet objectif était très long à atteindre. Nous avons donc tourné notre attention vers la création de logiciels éducatifs de bridge. Ce type de logiciel est bien plus facile à développer et, à cette époque, personne d'autre ne travaillait dans ce domaine. Notre premier produit éducatif, Bridge Master, fut livré en 1992, sous forme d'un programme DOS. Ce fut un gros succès et de nouvelles versions de ce programme se sont très bien vendues depuis. Bridge Master a été traduit en une douzaine de langues (y compris le français - il est disponible dans votre Boutique Webridge). Depuis Bridge Master, nous avons créé environ 25 autres CD éducatifs pour le bridge. La plupart d'entre eux s'appuyaient sur un produit créé par des auteurs célèbres tels que Larry COHEN, Eddie KANTAR et Mike LAWRENCE. J'ai commencé à travailler sur BBO à la fin 2001 et j'ai passé l'essentiel de mon temps sur ce programme. Il en est résulté une baisse de cadence dans la création de CD-Rom ces dernières années. Cependant, les CD-Rom existants continuaient de bien se vendre et nous avons un partenaire aux Pays-Bas qui a fait un excellent travail en créant de nouveaux CD-Rom basés sur notre logiciel sans beaucoup d'assistance de notre part. RL - Vous avez mis au point un logiciel exceptionnel : Bridge Master 2000 ? 180 donnes préparées avec 5 niveaux de difficulté. Je le trouve génial, car, lorsque l’on souhaite rejouer une donne (un peu difficile), il est rare que toutes les cartes restent à la même place . Comment avez-vous eu l’idée de cette fonctionnalité, qui n’existe pas dans d’autres logiciels de bridge ? FG - L'idée est venue d'un vieil article du magazine Bridge World. Il y avait une histoire drôle à propos d'une personne jouant au bridge contre un ordinateur qui déplaçait les cartes des défenseurs afin d'enlever à cette personne tout espoir de réaliser son contrat. J'ai pensé qu'il serait drôle et intéressant de créer un tel programme. A cette époque, je ne réalisais pas l'énorme potentiel éducatif d'un tel programme. L'une des beautés de Bridge Master est que l'unique façon de faire son contrat réside dans un jeu parfait - chaque erreur que vous faites étant " pénalisée " par le programme en battant votre contrat. Le bridge réel n'est pas comme cela. Vous vous êtes souvent affranchis d'erreurs en raison d'une faible défense ou d'un placement heureux des cartes. Ainsi, les gens n'apprennent pas des erreurs qu'ils commettent. Ce n'est pas le cas dans le monde de Bridge Master. Ce programme vous oblige à apprendre. Il arrive aussi qu'il soit un programme drôle à utiliser et cela, combiné à son efficacité comme outil éducatif, a aidé à en faire un produit commercial très réussi. RL - Ensuite, vous avez lancé votre jeu de bridge en ligne (Bridge Base Online), après le site OK Bridge et d’autres sites. Qu’est-ce qui vous différencie (sur le plan technique) des autres jeux en ligne ? Détaillez-nous le concept BBO et comment envisagez-vous son évolution ? FG - L'objectif initial de BBO était de créer un lieu où l'on pourrait acheter notre programme éducatif par téléchargement sur Internet. Je n'avais aucune intention de créer un jeu de bridge en ligne. Ce concept devint la partie " Bibliothèque du bridge " de BBO (qui est une partie relativement infime de notre site, qui permet à l'utilisateur de télécharger gratuitement des articles sur le bridge).Cependant, lorsque je réalisais combien il était facile d'écrire un programme capable d'envoyer et de recevoirdes messages sur Internet,tout un monde nouveau s'ouvrait à moi.Dès lors,que j'avais déjà développé une belle interface utilisateur pour le bridge, cela me demanda seulement deux semaines pour créer l'essentiel de ce qu'est BBO maintenant (Club de bridge principal - Main Bridge Club ; Bridgevision - Vugraph theater ; Espace d'entrainement aux enchères avec son partenaire - Partnership Bidding ; Forums de discussion - Chat Rooms ; Salle de conférences - Lecture Hall ; Bibliothèque de bridge - Bridge Library - Espace avec des problèmes de bridge à résoudre - Double Dummy area ). Naturellement, il y a beaucoup plus dans BBO maintenant et mon collaborateur Uday Ivatury a joué un rôle majeur dans le développement ultérieur de notre site. RL - Evidemment, une différence essentielle avec les autres sites de jeu en ligne, c’est la gratuité du jeu sur votre site. Mais alors, comment faites-vous pour procurer les ressources indispensables à votre société ? Autrement dit, la vente des logiciels éducatifs vous procure-elle des ressources suffisantes ? FG - Le concept de lancer un service gratuit de bridge de grande qualité m'attirait beaucoup et je pensai qu'un tel service aurait un grand potentiel d'accroissement de la popularité de notre jeu. Pendant la majeure partie de l'histoire de BBO nous n'avons pas engendré de revenus de ce service. Les revenus que nous procuraient à Sheri et à moi la vente de nos CD-Rom éducatifs (et aussi les gains de mon activité professionnelle dans des tournois majeurs) étaient bien plus que suffisants pour vivre confortablement et les dépenses engagées pour la maintenance et l'exploitation de BBO n'étaient pas très élevées. Maintenant BBO lui-même engendre des revenus significatifs pour nous. L'essentiel provient des tournois à 1 $ qui marchent sur notre site, mais nous gagnons aussi de l'argent en vendant des logiciels au travers de BBO, en vendant de la publicité et; occasionnellement, en faisant de la programmation à la demande pour le " WBF " (la Fédération Mondiale de Bridge) et d'autres fédérations de bridge nationales. Cela peut sembler étrange que notre site soit gratuit, mais il n'est pas improbable que Sheri, Uday et moi allons gagner beaucoup d'argent au travers de BBO au cours des prochaines années. Le nombre de nos membres continue d'augmenter, et plus il y a de gens jouant sur notre site, plus il y aura de gens qui désireront jouer dans nos tournois à 1 $. En complément à cela, nous prévoyons de prendre d'autres initiatives qui procureront des revenus. Je peux promettre, cependant, que BBO continuera de rester un site gratuit. De plus, même si nous gagnons assez d'argent à travers ce projet pour ne plus devoir travailler, j'aime le travail que je fais et j'envisage de continuer à travailler sur les logiciels de bridge pour le reste de ma vie. RL - Vous savez que j’ai développé, sur BBO, grâce à votre aide (vous en souvenez-vous ?), un club privé, le Cyberclub Webridge France, qui comprend aujourd’hui plus de 6 000 membres francophones. J’ai remarqué que mes joueurs étaient intéressés par leur classement. C’est pourquoi j’ai mis au point 2 instruments de mesure : le progressiomètre, pour mesurer leurs propres progrès, et le classomètre pour se classer par rapport aux autres joueurs. Pourquoi êtes-vous contre la notion de classement des joueurs sur BBO ? FG - J'ai vu sur OK Bridge combien leur système de classement Lehman avait pour effet de rendre les joueurs grossiers et médiocres les uns envers les autres. « Je ne jouerai pas avec vous parce que vous pénaliseriez mon classement », « Comment avez-vous pu chuter 3 SA ? J'ai perdu 2 millièmes de point dans mon classement », étaient le genre de propos entendus souvent sur ce site. Bien plus, pour certains joueurs un système d'évaluation automatique est une raison pour envisager la tricherie - Lehman est une part tellement importante de l'édifice social de OK Bridge que quelques joueurs feraient tout pour accroître leur valeur (et par voie de conséquence doper leur niveau social). La tricherie et le comportement grossier ont toujours été une part du bridge en ligne, mais j'ai pensé que je pouvais contribuer à réduire ces problèmes en gardant BBO exempt de systèmes de classement automatique. Vous pourriez être intéressé de savoir que je reçois beaucoup de messsages électroniques sur ce sujet. Quelques-uns de ces messages proviennent de personnes me demandant d'inclure un système de classement sur BBO, mais j'en reçois bien plus du style : « J'avais l'habitude de jouer sur OK Bridge et je suis heureux que BBO n'ait pas de système de classement - s'il vous plait, n'en introduisez jamais sur votre site !». Naturellement, je me souviens de vous et du Cyberclub Webridge France (CWF2) depuis les premiers jours de BBO. J'ai toujours été impressionné par vos efforts et votre succès, et je ne doute pas que la plupart de vos membres sont reconnaissants du travail que vous faites. RL - On joue sur BBO, dans le club de bridge principal, principalement le système d’enchères américain SAYC, assez proche du standard français. Au cours de vos nombreuses compétitions internationales (dans lesquelles vous avez brillé), vous avez dû vous confronter aux autres systèmes d’enchères (polonais, anglais, italien, norvégien, etc.), pouvez-vous nous dire si vous considérez un système meilleur qu’un autre, et si oui lequel et pourquoi ? FG - Je préfère moi-même jouer un système naturel. Je n'ai pas d'opinion forte sur le fait de dire quel système est le meilleur, et je pense qu'il serait très difficile de développer une argumentation convaincantes dans ce domaine. Bien plus important est de concevoir des accords judicieux avec votre partenaire. Peu importe de savoir s'ils sont les meilleurs. Aussi longtemps que votre système n'est pas ridicule et, pour autant que vous évitiez l'incompréhension et les erreurs stupides, vous réussirez bien dans ce jeu. Le choix entre " naturel " et " artificiel " est réellement une affaire personnelle. " Naturel " me parait attractif parce que j'aime l'idée d'être capable d'annoncer 4 cœurs et de savoir que cela ne signifie rien de plus que : « je voudrais essayer de gagner 10 levées avec l'atout cœur ». Je trouve que j'ai tendance à jouer mieux quand j'ai cette liberté et je trouve aussi que laisser les adversaires dans l'gnorance de l'exacte nature de votre main rend plus difficile pour eux de trouver une défense précise. Beaucoup de joueurs, que je respecte profondément, ne seraient pas d'accord avec cette affirmation. Je suspecte que la bataille entre les " naturalistes " et les "scientifiques " ne sera jamais résolue, mais, à mon avis, cela augmenterait la popularité de notre jeu si les " naturalistes " venaient à gagner du terrain. Plus les annonces deviennent artificielles, plus les gens auront des difficultés pour apprendre ce jeu. RL - Et, d’une manière générale, quelles sont les équipes internationales que vous considérez comme les meilleures du moment ? Pourquoi ? Grâce aux hommes, à leurs commanditaires, à leur fédération, à leur système d’enchères ? FG - A ce moment précis, l'Italie et les U.S.A. sont les deux pays dominants dans le domaine du bridge.Il y a quelques autres nations (Pologne, Chine, Suède et Pays-Bas) capables de gagner la Bermuda Bowl ou les Olympiades. Les U.S.A. ont plus de joueurs de classe mondiale que n'importe quel autre pays, mais ils ils ont peu d'équipes aussi fortes que les trois grandes paires italiennes. L'Italie a un avantage additionnel en ce que les équipes américaines contiennent invariablement un sponsor. Le fait que des joueurs en Italie et aux U.S.A. soient capables de bien gagner leur vie en jouant professionnellement est important à mon avis. Rester au sommet demande de passer beaucoup de temps à jouer et à être bien rémunéré pour jouer, rend ceci plus facile à réaliser. L'harmonie de l'équipe et du partenariat est également important et les meilleures équipes d'Italie et des U.S.A. excellent dans ce domaine. RL - L’équipe de France masculine n’a pas brillé ces dernières années. Selon vous, qui connaissez bien nos champions, à quoi attribuez-vous ce déclin, qui va encore durer quelques années, le temps que la nouvelle génération de bridgeurs se hisse au niveau international ? Nos joueurs ? Notre système d’enchères ? La force des autres équipes ? Ou une autre cause ? FG - J'ai beaucoup d'admiration pour le bridge français. Au cours des années 1990, la France (et pas l'Italie) était le seul pays capable de présenter une équipe susceptible d'avoir une chance raisonnable de battre les U.S.A. Je ne suis pas certain de ce qui est advenu depuis. Peut-être une partie des problèmes provient du fait que les meilleurs joueurs deviennent plus âgés et, par suite, leurs talentsne sont plus ce qu'ils avaient été et leur appétit de victoire a diminué. Peut-être, le style français d'annonces (qu'il m'est arrivé d'apprécier) est inefficace contre le style des ouvertures faibles qui sont devenus populaires dans la plus grande partie du monde. Peut-être, y a-t-il eu des problèmes personnels entre certains des meilleurs joueurs français qui ont rendu difficile aux meilleures équipes de se constituer et aux équipes de jouer à leur meilleur potentiel. De toutes façons, votre pays a un grand nombre de joueurs de haut niveau, expérimentés, ainsi que beaucoup de jeunes joueurs avec un fort potentiel. Le 21è siècle n'a pas été bon pour l'équipe de France, mais cela ne me surprendrait pas pour le moins du monde que cela à brève échéance. RL - Par contre, l’équipe de France féminine a brillé à Estoril, en gagnant la Venice Cup contre l’Allemagne. Selon vous, qui connaissez bien nos championnes, à quoi attribuez-vous cette réussite ? Nos joueuses ? Notre système d’enchères ? La faiblesse des autres équipes ? Ou une autre cause ? FG - Une chose que les françaises ont pour elles est qu'elles se comportent réellement comme une équipe. Elles semblent se plaire les unes aux autres et n'entrent pas dans de stupides conflits ou batailles d'ego les unes avec les autres. Ceci rend plus facile de se concentrer sur ce qui importe : jouer aussi bien que possible. Tout en n'enlevant rien aux autres femmes de l'équipe de France (qui sont toutes de merveilleuses joueuses, je pense que Catherine d'Ovidio est réellement quelque chose de spécial. J'ai eu le plaisir de jouer en équipe avec aelle à Ténérife et je l'ai vue jouer beaucoup de donnes sur le Vugraph de BBO. Peu de joueuses (si toutefois il en existe une) dans le monde du bridge jouent aussi bien que Catherine et avoir une superstar dans votre équipe accroit manifestement vos chances de gagner. RL - Merci, Fred, d'avoir accepté de répondre à mes questions. |