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Philippe Soulet - Je suis né le 9 janvier 1954 à Marseille. J'ai perdu mon père à l'âge de 14 ans et je fus très perturbé par sa disparition. J'ai alors pris la résolution d'entrer dans la vie active le plus rapidement possible. RL - Dans quelles circonstances, avez-vous découvert le bridge et pourquoi avez-vous décidé d'en faire votre carrière professionnelle ? PhS - Ma mère jouait souvent au bridge à la maison avec de bons joueurs. Moi j'observais et quelquefois je jouais avec eux. Je me suis passionné pour ce jeu, et quand il s'est agi de déterminer l'activité dans laquelle je pouvais m'investir pour gagner ma vie, j'ai tout naturellement choisi le bridge comme activité professionnelle. Je me suis mis donc à jouer d'une manière permanente et acharnée, au point que je parvins à être classé première série à l'âge de 16 ans (je crois bien). RL - Quel a été votre parcours en tant que bridgeur ? PhS - J'ai gagné le Mixte à Juan-les-Pins avec Mme Ginou Alexis. J'ai alors sympathisé avec Michel Lebel, qui m'a proposé de faire le Tournoi de Courchevel, que nous avons gagné avec 20 % d'avance. Puis j'ai encore gagné de nombreux autres tournois, toujours avec Michel Lebel. J'ai fait partie de l'Équipe de France à 20 ans puis je fus classé 3è au Championnat d'Europe avec Henri Swarcz (Brighton). Toujours avec Henri Swarcz, je fus Champion du monde en 1980 (Vankenburg). Puis en 1982, à nouveau Champion du monde avec Michel Lebel. Médaille de bronze en 1983 avec Michel Lebel. Cette même année, toujours avec Michel Lebel , j'ai remporté le Championnat d'Europe à Wiesbaden. Au Championnat du monde : Avec l'équipe de France , 4è avec José Damiani &endash; 3è avec Reiplinger (Pékin) &endash; 3è avec Michel Lebel (Salsomaggiore) &endash; Au Championnat d'Europe : 2è avec Reiplinger (Villamoura au Portugal) De nombreuses victoires au Championnat de France, première Division. En tout, j'ai dû gagner une quinzaine de médailles, dans différentes compétitions nationales et internationales. RL - Vous êtes l'animateur d'un grand club de bridge : " France Bridge - Trocadéro Bridge Club ", quelle est son histoire ? Vous donnez également des cours de bridge. Comment cet ensemble est-il organisé ? PhS - Le club a été fondé en 1983, 4 avenue Raymond Poincaré (75016), puis il a été transféré, en 1999, 8 rue du Commandant Schloesing (75016), près de la Place du Trocadéro. Nous recevons de 20 à 30 tables de tous niveaux tous les jours. Nous organisons différents tournois à thèmes (Trophée du Voyage &endash; TOPS 7 &endash; Tournois commentés et dotés). Chaque jour, nous recevons des joueurs de tous niveaux pour des cours d'initiation, de perfectionnement et d'entrainement à la compétition. RL - Vous collaborez, sous l'égide de Bridge International, avec Patrice Bauche dans ses Balades Bridge et ses nombreux voyages de bridge. Comment parvenez vous à exercer cette intense activité, unique dans le monde du bridge ? PhS - Bridge International organise de nombreux voyages à thèmes, qui ont beaucoup de succès. Patrice Bauche a réussi à fidéliser des joueurs de tous niveaux, qui souhaitent allier Tourisme et Bridge. De temps en temps, au cours de ces voyages, j'anime des stages qui ont également beaucoup de succès. RL - Vous concevez des donnes commentées pour vos tournois, écrivez de temps en temps un livre, seul ou avec un coauteur, rédigez des articles de bridge, et maintenant, avec l'aide de Thierry Rouffet et Laurent Rigaud, bridgeurs informaticiens, un logiciel " Bridgez avec Philippe Soulet ", qui a beaucoup de succès. Où diable trouvez-vous tout ce temps pour faire ce travail de titan ? Combien d'heures dormez-vous par nuit ? PhS - Effectivement, je consacre 15 heures par jour au travail (pour moi, ce n'est pas du travail, car je m'amuse tellement en concevant ces 1200 donnes par an et en donnant des cours, que mon plaisir est total) et, disons que je dors de 6 à 8 heures par nuit. Vous avez, je crois, détaillé par ailleurs sur votre site la liste des ouvrages que j'ai publiés. RL - Parlons un peu du monde du bridge français, en commençant par les hommes : ceux qui nous dirigent (la FFB), ceux qui nous représentent (nos champions), ceux qui concourent à la formation de nos bridgeurs (les enseignants, les auteurs, les animateurs de stages) et enfin ceux qui nous permettent, comme vous, de jouer chaque jour (les dirigeants et/ou animateurs de club). Croyez-vous vraiment que l'ensemble de cette organisation est cohérente ? Entre ceux qui considèrent le bridge comme un loisir et ceux qui en font leur profession, il y a une divergence d'intérêts qui ne permet pas à la FFB de définir des objectifs clairs et acceptés par tous pour des actions efficaces en vue de la promotion du bridge. Qu'en pensez-vous ? PhS - Une première constatation : il n'y a jamais eu d'harmonie entre les actions entreprises par la FFB et celles initiées par les dirigeants de club. En effet, aucune structure de concertation n'existe et aucune réunion de travail n'est organisée pour discuter d'actions communes à entreprendre de concert. De ce fait, toutes les initiatives privées prises par les professionnels (Trophée du Voyage, Simultané du Roy René, etc.) ne sont jamais relayées par la FFB ; elles sont purement et simplement ignorées, quand elles ne sont pas concurrencée, à armes vraiment inégales, par des actions fédérales telles que les Rondes Société Générale. Une deuxième constatation : Il y trop de compétitions organisées par les Comités FFB et la Fédération Française de Bridge, ce qui nuit, à certaines périodes, à la fréquentation régulière des clubs, surtout le soir. Il est quand même paradoxal que les clubs, après avoir formé un grand nombre de joueurs , voient leurs clubs désertés par ces mêmes joueurs sollicités pour aller participer aux compétitions fédérales. Au cours de leurs seules soirées libres, ils participent à ces compétitions pour gagner des points d'expert et surtout des points de performance, primes que les clubs ne peuvent pas distribuer. Une troisième constatation : enfin, vous évoquez l'existence possible d'une divergence d'intérêts entre les joueurs professionnels et les joueurs amateurs. En fait, il y a très peu de professionnels dans le monde du bridge. Disons qu'il a trois catégories de professionnels. Les marginaux, ceux qui jouent au bridge pour gagner leur vie au "jeu", en veillant tard le soir, se réveillant tard le lendemain et donc ayant très peu de temps à consacrer à la promotion du bridge, excepté pour participer aux épreuves internationales officielles, .... lorsqu'ils sont sélectionnés. Les besogneux, ceux qui travaillent dur pour donner des cours, animer des stages, organisés par d'autres, et rédiger des articles ici ou là, rarement des livres pédagogiques qui ne rapportent rien que la notoriété, à moins que ce ne soit un best-seller. Il y a enfin ceux qui considèrent l'activité bridge comme une activité professionnelle à part entière, où les professionnels ont des droits certes, mais également des devoirs. Ils prennent toute leur place dans l'organisation générale de la profession, à savoir : ils développent une activité économique (cours de bridge, organisation de voyages bridge, édition d'ouvrages pédagogiques, rédaction d'articles à la fois dans les revues de bridge, mais aussi dans des supports grand public, etc. ), mais ils consacrent aussi un peu de temps bénévolement aux activités des organismes officiels régionaux et aux jury d'examens, etc. ; enfin, ils participent aux épreuves nationales et internationales de bridge, malgré un budget ridiculement bas consacré par la FFB pour « récompenser » nos champions méritants. RL - Y a-t-il une spécificité française dans la technique du bridge ? Pourquoi y a-t-il tant de systèmes d'enchères différents du nôtre, joués par les bridgeurs non français ? On dit que notre système est trop transparent. PhS - En France, les bridgeurs jouent un système naturel, performant pour les contrats partiels, mais pas assez précis pour les mains fortes. C'est le système le plus joué au monde. Pour les séquences de chelem, qui nécessitent beaucoup de codification, il n'est pas assez performant. Les professionnels, c'est-à-dire les joueurs qui disputent des épreuves internationales, ont besoin d'un système artificiel. On ne peut pas dire que notre système est trop transparent parce que naturel ; RL - Que pensez-vous des récentes défaites de nos équipes de France aux championnats du monde ? Notre système y est-il pour quelque chose, ou ne pensez-vous pas plutôt qu'il manque à la FFB de définir et de mettre en oeuvre une véritable politique de formation et d'entraînement de nos élites, en y consacrant les moyens financiers nécessaires ? PhS - Non, le système n'y est pour rien ; depuis plus de 20 ans, l'utilisation de ce système nous a permis de remporter de nombreux titres. Quant à la seconde partie de votre question, à laquelle il me semble avoir déjà répondu, je n'ai rien d'autre à ajouter, si ce n'est que j'espère que la nouvelle équipe opèrera un changement radical de politique et d'état d'esprit à l'égard de nos champions. Il semblerait que nos dirigeants FFB ont été, par le passé, viscéralement contre notre élite. Voyez ce qui se passe dans les autres pays : les champions italiens sont pris en charge par Lavazza, qui les salarient à l'année ; la sélection hollandaise est constamment sponrorisée et s'entraine fréquemment avec les bridgeurs polonais. Pourquoi en France ne cherche-t-on pas à trouver des solutions similaires ? Pour que le bridge se développe encore plus en France, il est indispensable que notre équipe nationale remporte des titres, comme ceux qu'elle a déjà gagnés dans le passé. La suite, vous la connaissez ! Pourquoi en France ne permet-on pas à nos champions de s'entrainer librement, en les déchargeant des soucis matériels et financiers. Je sais, la FFB prétend s'occuper des joueurs de base, mais demandez à ces joueurs-là s'ils ont l'impression que ces dirigeants d'en-haut s'occupent d'eux, les joueurs d'en-bas. RL - Le bridge, un sport olympique : qu'en pensez-vous ? Croyez-vous que le grand public (à commencer par les médias audiovisuels) va enfin s'intéresser au bridge comme une activité ludique et spectaculaire à part entière ? PhS - Pourquoi pas un sport olympique ? Le bridge est un sport de l'esprit, au même titre que d'autres jeux comme les Echecs, le Scrabble, etc. Certains prétendent à tort que le bridge n'est pas un sport. Mais quand on organise les Jeux Paralympiques pour les handicapés, va-t-on prétendre encore à tort que ce ne sont pas des sports comme les autres ? Ce serait donc dommage que le bridge (et les Echecs, etc.) ne devienne pas un sport (de l'esprit) olympique ! Quant à intéresser le grand public, je pense que seul le public jouant au bridge, c'est-à-dire connaissant parfaitement les règles, malgré tout complexes, de ce jeu s'intéressera aux épreuves internationales de bridge. RL - N'y a-t-il pas du côté de la FFB un gros effort à faire en matière de communication pour mieux aller vers le public ? Les outils pour mieux communiquer (sur le bridge) sont peut-être à inventer ? Avec les BD (la seule BD sur le bridge date de 1986), les jeux vidéo, et surtout Internet, on devrait pouvoir trouver quelque chose. Ne pensez-vous pas ? PhS - La FFB a consacré des sommes énormes pour mettre sur pied un projet informatique, qui a mis du temps à porter ses fruits, sans même consulter pour avis les bridgeurs informaticiens. Combien de temps aurait été épargné si les dirigeants FFB s'étaient rapprochés des gens compétents pour s'informer et décider en connaissance de cause ! RL - Je vous remercie d'avoir répondu aussi sincèrement à toutes mes questions. Peut-être serez-vous entendu, si ce n'est écouté ? |